Le deuil transformé en célébration
À Kinshasa, capitale de la République Démocratique du Congo, le deuil ne se vit plus uniquement dans le silence et les larmes. Il suffit d’assister à une cérémonie funéraire pour constater que ces moments ne sont plus seulement synonymes de recueillement et de douleur. Ils se transforment désormais en véritables scènes de spectacle où musique, bière et éclats de rire s’invitent au chevet du défunt.
Sans catafalques, sans photos du disparu ni objets symboliques du deuil, il devient parfois difficile de distinguer une fête d’une veillée funéraire. Dans une ville où la fête est une seconde nature, même la mort n’échappe plus à la célébration. Ce phénomène révèle une Kinshasa qui réinvente ses adieux et transforme la mémoire des morts en une danse autant qu’en une prière.
Un lieu où l’on impressionne par le style vestimentaire
Contrairement aux attentes, les funérailles kinoises se muent en véritables défilés de mode. Les participants rivalisent d’élégance, transformant le lieu de deuil en tapis rouge improvisé. Les tenues sont neuves, les accessoires soigneusement choisis : lunettes de soleil pour masquer les larmes, ventilateurs portatifs pour éviter la transpiration, et parfois même des produits mis en avant comme dans une campagne publicitaire.
Pour certains, assister à un deuil revient à participer à une soirée mondaine dans une salle cinq étoiles. L’apparence prend le pas sur la douleur, et une partie des convives considère ces moments comme une occasion de divertissement.
Témoignage recueilli par Tribune d’actualité. net, Joséphine Okako, orpheline de père et de mère, s’indigne :
« Il est presque inacceptable ce qui se passe aujourd’hui dans les deuils. Le respect des morts n’existe plus, comme si ceux qui nous ont quittés n’avaient jamais été chers. Nous sommes Bantous, nous devons garder nos valeurs. Quand j’ai perdu mes parents, je n’avais même pas la force de manger ou de me laver. Ce qui se fait aujourd’hui est un véritable sabotage à l’égard du défunt. »
Un lieu de règlement de comptes
Au-delà des apparences festives, les funérailles deviennent parfois le théâtre de tensions sociales. Des dettes anciennes ou des conflits familiaux refont surface à l’occasion de ces rassemblements. Certains profitent de la présence des proches pour réclamer leur dû ou régler des différends. Les disputes éclatent, transformant l’espace censé être dédié au recueillement en un lieu d’affrontements.
Ce glissement révèle une fragilité des liens sociaux : le deuil, censé unir, devient paradoxalement un moment de division et de confrontation.
Un lieu d’hébergement pour sans-abri
Autre réalité frappante : les funérailles servent parfois de refuge aux sans-abri. Ces derniers, souvent marginalisés, trouvent dans ces rassemblements un abri temporaire, un repas et une occasion de se mêler à la foule. Certains se font passer pour des membres de la famille afin de profiter des commodités offertes : nourriture, boissons, parfois même un espace pour dormir.
Si leur présence peut sembler tolérée, elle entraîne aussi des désordres : danse improvisée, comportements bruyants, voire perturbations de la cérémonie. Les funérailles deviennent ainsi un lieu hybride, à la fois espace de mémoire et scène de survie sociale.
Le phénomène des funérailles festives à Kinshasa illustre une transformation profonde des pratiques sociales et culturelles. Entre célébration de la vie, démonstration d’élégance, règlement de comptes et refuge pour les plus démunis, le deuil perd peu à peu son essence traditionnelle.
Gentil Ependa

